Kaïsha

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Kaïsha marchait depuis des siècles à travers les dunes de sable. La peau de son visage, tannée par le soleil mordant du Sahara, les yeux à demi-clos, brûlés. Son corps emmitoufflé de toiles blanches, ne pesait plus rien. Ses pieds cuits par le sable chaud, avaient durci. Elle ne sentait plus la douleur, marchait en automate, suivait son étoile.

Sur sa route, elle croisait parfois des caravanes transportant les épices, le sel et l’huile. Quand ils l’apercevaient, fragile silhouette défiant les sables et les vents, les caravaniers s’arrêtaient et la saluaient respectueusement. Elle en profitait pour demander de l’eau et quelques morceaux de galette. En échange, elle leur contait les légendes de son pays de chimère, pendant que les dromadaires se reposaient et mâchouillaient quelques herbes sèches.

De temps à autre, Kaïsha acceptait de passer la nuit sous la tente, à la chaleur conviviale des nomades. Lorsqu’on lui demandait quelle était sa destination, elle répondait qu’elle allait vers le grand Sud. Mais les années passant, elle ne sut plus que répondre car elle-même avait oublié. Le soleil meurtrier avait eu raison de sa mémoire ; elle n’était plus qu’âme errante et sa marche semblait ne jamais devoir se terminer.

Intrigué par cette solitaire du désert, un chef caravanier l’invita deux nuits et deux jours au sein de son campement. Cet homme bleu avait l’allure princière et la sérénité des sages. Le deuxième soir, après avoir partagé un plat de légumes et du pain de manioc, les hommes s’étaient éloignés du campement pour contempler les constellations. Kaïsha s’apprêtait à nettoyer le plat de terre, quand le chef vînt vers elle :

Raconte-moi, pourquoi marche-tu seule ?

– Parce-que personne ne peut marcher aussi longtemps que moi

– Où vas-tu donc qui soit si important ?

– Je ne sais plus, j’ai oublié, mais je sais que l’on m’attend, quelque part

– Sais-tu au moins qui t’attend ?

– Une nuit, j’ai rêvé d’un loup Alpha qui m’appelait.

– Les loups ne vivent pas dans le désert. Ici, tu ne trouveras que des chiens pouilleux et des serpents venimeux….

– Pourtant, c’est le désert qui m’appelle…

– Alors tu te trompes, ce doit être le désert des glaces, pas le désert des sables.

– Crois-tu que je devrais rebrousser chemin ?

– Non, si tu continues à y croire, tu trouveras forcément. Mais ta route est longue, très longue. Je prierai Allah pour qu’il t’accompagne. »

Cette nuit là, Kaïsha dormit en paix. Elle rêva de toundra, d’immensités blanches, de forêts de sapins et d’une meute hurlante.

Aux premières lueurs de l’aube, les hommes s’affairèrent à plier bagage pendant qu’elle leur préparait du thé bouillant. Le chef s’avança vers Kaïsha et lui offrit son manteau de laine : « là où tu vas, tu en auras beaucoup plus besoin que moi ».

Les dromadaires attendaient le signal du départ. L’homme salua la marcheuse en portant la main sur le coeur et lui souhaita bonne route. La caravane s’ébranla et s’éloigna d’un pas dansant et nonchalant, jusqu’à ne plus devenir qu’un serpentin sombre qui ondulait sur la crête des dunes.

Le soleil s’était levé, déjà impitoyable. Kaïsha ne sentait aucune chaleur. Elle avait même un peu froid et s’enveloppa du lourd manteau de laine, le maintenant serré contre son corps.

Elle marcha tout le jour, avec en tête les paroles sages du caravanier et cela lui prodigua un courage nouveau. Lorsque son étoile parut dans le ciel, elle chercha un creux de dune pour s’y assoupir, à l’abri des vents.

Au petit matin, Kaïsha se réveilla avec l’étrange sensation d’avoir toute la nuit, survolé les océans et les montagnes du Nord. Une bise glaciale lui fouetta le visage et quand elle ouvrit les yeux, le paysage avait changé. Le sable et les cailloux du désert avaient disparu ; le sol était dur et gelé, parsemé de quelques végétations couvertes de givre. La neige se mit à tourbillonner et étendit une immensité blanche et nue.

« Aucune caravane ne passera jamais dans ce désert glacé », pensa-t-elle.

Au travers de son regard jaune, Kaïsha distingua quelques lueurs à l’horizon. Des lueurs vivantes qui la contemplaient.

Alors elle se leva et secoua vivement son pelage mouillé. A l’aide de ses crocs, elle arracha la laine du manteau qui lui collait à la peau. Ses pattes s’enfonçaient dans la neige fraîche, elle n’avait plus froid.

Quand elle entendit les hurlements, son coeur se mit à battre follement. Elle dressa l’oreille, écouta encore, reconnut la voix d’Alpha. Haletante, elle jeta un bref regard à son étoile qui étincelait dans le ciel articque. Une dernière fois, elle se rappela le chef caravanier.

Puis, gorge déployée, elle hurla jusqu’à l’infini…

M.D. 2011

 

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