Le songe de Kaïsha

Kaïsha s’est installée sur un lit de mousse, le dos accolé à la paroi rocheuse de la grotte. Elle rêve…

Elle sort de la tanière à pas feutrés, respire les senteurs vertes du matin d’été. Le jour pointe au travers des sapins et dévoile petit à petit les chemins qui mènent aux alpages. Joyeuse et légère, elle accélère son allure et se dirige vers la promesse d’un festin devenu nécessaire. La meute est déjà loin devant ; son odeur lui parvient. Les sapins rapetissent au fur et à mesure qu’elle avance vers les hauteurs. Bientôt l’immensité de la montagne inondée de soleil lui brûle les yeux. En bas, dans la vallée, les bruits lointains des hommes lui font dresser l’oreille et se méfier. Devant elle s’étendent à perte de vue les pâturages fleuris et odorants de Juin. Des insectes bourdonnent, des marmottes sifflent et couvrent le torrent qui claque sur les pierres. A l’affût, elle s’arrête, lève la tête et hume…

Le vent lui murmure qu’elle se rapproche d’Alpha. Sens en éveil, langue pendante, elle halète et dans un gémissement d’allégresse, se met à courir. Elle ne court pas, elle vole…Elle ne sent plus les épines et la caillasse, elle n’entend plus le craquement des branches mortes. L’été la caresse, l’enivre et la transporte. Elle galope dans les airs, vite, plus vite, pour rejoindre sa meute. Elle ne remarque pas l’aigle qui tournoie…

Emplie d’un bonheur multicolore, elle dort profondément, immobile et sereine…

Mais bientôt l’aigle se replie, les crêtes se voilent de nuages sombres, la brume envahit la vallée et engloutit les maisons de pierre. Un vent froid souffle en rafales et la fait frémir. Elle se pose, écoute et observe : elle est perdue. L’ombre des sapins se dresse, inquiétante, la montagne a disparu. La plaine est noire et hostile. Plus aucune odeur ne lui parvient et elle a faim. Son flanc se creuse, ses pattes la font souffrir. Comme dans un cauchemar, elle voudrait hurler mais aucun son ne sort de sa gueule. Dans son sommeil perturbé, soudain elle gémit par soubresauts, se recroqueville, une patte sur son museau. Sa peau tremble sous son pelage hérissé. Ses rêves paradisiaques se sont mystérieusement transformés en un désert glacé qui la paralyse.

Elle voudrait se réveiller, mais elle dort…

De ses paupières closes coule une larme.

Message des étoiles (Kaïsha – suite)

constellation du loup

Kaïsha hurla une éternité. Puis elle reprit sa longue marche.

Sa nouvelle condition animale lui avait décuplé les sens. A des milles, elle entendait le bruit lourd des galops de rennes, les jappements des renards, la glace qui craquait. Parfois elle s’arrêtait, soudainement attirée par une odeur inconnue, humait l’air intensément, puis reprenait sa course.

Après avoir marché tout le jour, elle ressentit les affres de la faim. Les maigres brindilles émergeant de la couche neigeuse ne suffisaient pas à lui remplir la panse. Ses crocs se refermaient invariablement sur un morceau de bois mort ou une herbe givrée. Ses flancs se creusèrent et ses pas ralentirent. Les hurlements lointains s’étaient tus. Des images troubles  lui traversèrent l’esprit, des hommes bleus, du pain de manioc…L’espace d’un instant, Kaïsha se rappela les caravaniers du désert de sable.

Quand la toundra prit ses lueurs bleutées, que les étoiles apparurent une à une, elle se coucha dans la neige et de ses yeux d’or, scruta l’étendue glacée dans l’espoir d’apercevoir un être vivant. Elle resta ainsi de longues heures.

Dans la pureté de la voûte céleste, elle  perçut la constellation du loup qui semblait lui offrir ses scintillements. Mais tout était silence, le grand silence, le silence blanc…

Elle commença à rêver, quand un mouvement furtif la fit bondir. Sur le blanc-bleu de la neige, une famille de renards sortie de son terrier, bondissait en choeur et se dirigeait vers les quelques sapins épars. La vie, enfin !

Kaïsha n’avait jamais tué. Elle en ignorait même la signification, mais son nouvel instinct la propulsa dans une course effrénée derrière cette promesse de nourriture.

En quelques enjambées elle rattrapa un renardeau à la traine. La femelle se retourna, hésita, puis s’enfuit, sachant qu’elle ne vaincrait pas. Kaïsha avait saisi le petit être malchanceux par la gorge et ne le lâchait plus. Elle enfonça ses crocs dans la chair tendre et chaude et sentit les os craquer. Elle goûta le sang. Une sensation ancestrale la prit aux entrailles, ravivant l’instinct de survie.

Le renardeau mort pendait dans la gueule de la louve et traçait une ligne rouge sur la neige. Kaïsha s’installa sous un sapin et déchira la chair avec ardeur et volupté.

Le ventre plein, elle reprit confiance et leva les yeux vers les étoiles. Il lui sembla entendre le loup Alpha qui  lui chuchotait : « maintenant tu es des notre, viens, nous t’attendons « . Kaïsha lécha longuement sa fourrure tâchée de sang, puis elle s’endormit.

Protecteur de ses rêves, la constellation du loup brilla de plus belle.

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Pourquoi tant de haine ?

L’homme qui s’était approché à pas feutrés, l’avait flattée de la voix, caressée du regard.

Il était seul, elle était solitaire. Tous deux n’avaient rien à craindre l’un de l’autre.

Défiant ses peurs anciennes, la louve s’était attardée à contempler et à écouter cet être étrange qui lui parlait.

Peu à peu, elle s’approcha elle aussi, furtive, l’oeil interrogateur. L’homme semblait sans haine et la louve était affamée d’amour et d’amitié.

A quelques mètres, elle huma son odeur, hésita un instant. Puis, en signe de paix, elle s’allongea sur le sol glacé, en attente d’un signe réciproque .

L’homme souriait, déjà vainqueur, mais ne se coucha point. La louve se mit à chanter, espérant un écho.

Le sourire de l’homme se transforma en un rictus mauvais : « chante, ma belle, chante ! »

Puis il pointa son fusil sur sa proie qui le regardait, confiante.  Une lame de feu déchira le silence et troua le pelage argenté de la louve qui gémit.

Elle ne comprit pas immédiatement.

Meurtrie, éperdue, elle le regarda encore, implorante…Enfin, elle se souvînt de la hargne, de l’ignominie dont la meute l’avait mise en garde. Alors, dans un ultime effort elle se releva. Occultant la douleur de son corps et celle de son coeur, elle s’enfuit vers la forêt.

Les lames de feu continuèrent à cracher, mais elle était déjà loin, très loin.

Sur la neige, des gouttes écarlates formaient un point d’interrogation…

La légende de Tékoa

Aux temps très anciens dans le grand nord canadien, bien avant que l’homme blanc y pose le pied, vivait le peuple Haïda. Nul ne connaissait l’origine de ce peuple nomade ; on raconte que leurs ancêtres d’Asie centrale, fuyant les hordes barbares, avaient traversé le détroit de Bering et s’étaient réfugiés sur le continent que l’on nomme aujourd’hui, Amérique. En parfaite harmonie avec la nature, ce peuple vivait de chasse et de pêche, parcourant les steppes et les forêts jusqu’aux confins du cercle arctique afin d’y faire commerce de fourrures. Leur chef s’appelait Teeye et son fils aîné, Tékoa.

Tékoa était jeune et vigoureux et il était temps pour lui de prendre femme. Pour cela, il lui fallait prouver sa bravoure. Teeye lui demanda de partir dans la forêt, de tuer un loup et d’en rapporter la peau. Ainsi seulement il pourrait choisir la plus belle fille de la tribu et fonder sa famille.

Un matin de printemps, Tekoa tailla des flèches, aiguisa son couteau de chasse, enfourcha son cheval et quitta le campement pour se diriger vers les montagnes, bien décidé à ramener son trophée. Sur la piste encore enneigée, il chercha des empreintes de loups. Quand le soleil commençait à descendre derrière les sapins, il en trouva enfin. Le coeur bondissant, il accéléra son allure et pénétra plus profondément dans la forêt. Les traces le conduisirent à une clairière parsemée de rochers et tapissée de lichens.

Tékoa se dit qu’une tanière ne devait pas se trouver loin et il inspecta chaque recoin de la clairière. Mais soudain, son cheval devînt nerveux et refusa d’avancer. Tékoa tendit l’oreille et scruta les ombres qui l’entouraient. Ce qu’il vît le cloua sur place. Un grizzli haut comme un arbre se dressait devant lui, menaçant, crachant, dodelinant furieusement de la tête. Le cheval se cabra et Tékoa avait peine à le maintenir. Finalement il se laisser tomber à terre et fit face au monstrueux animal, son couteau à la main. Le grizzli se rapprocha de l’homme, ouvrit une gueule béante et puante et agita ses pattes de devant aux griffes démesurées. Tékoa pensa que la mort l’attendait, il n’avait aucune chance de vaincre. L’espace d’un instant il pensa à son père Teeye et à au chagrin qu’il aurait.

Quand se produisit un fait inattendu. Des grognements surgirent de la forêt et deux loups bondirent sur le dos du grizzli. L’un l’attrapa à la gorge, l’autre referma sa gueule sur l’échine. Le grizzli, surpris, se retourna brusquement et délaissa sa première proie. Tékoa, tétanisé, recula de quelques mètres et observa le combat. Du sang gicla et la forêt trembla sous les cris et les hurlements des fauves. Le grizzli parvînt à se libérer de l’un des deux loups en le lacérant de ses griffes. Le loup fut éjecté, une épaule arrachée. Le second loup, toujours pendu à la gorge, montrait des signes de fatigue.

Alors Tékoa sortit la plus grande flèche de son carquois, tendit son arc en priant les dieux d’accompagner son geste. Les dieux l’écoutèrent et la flèche pénétra juste entre les deux yeux du grizzli, qui s’écroula lourdement.

Le silence se fit. La louve, libérée, se dirigea vers le loup à terre, ensanglanté. Tékoa se souvînt qu’il devait rapporter au camp, une peau de loup, mais il n’en avait pas le coeur. Les loups avait sauvé sa vie. Alors il se dit qu’une peau de grizzli serait bien plus appréciée encore et serait la preuve de sa bravoure. Il regarda le couple de loups, qui ne s’était pas éloigné. Le mâle se trouvait en piteux état, incapable de marcher. La louve, ignorant la promiscuité de l’homme, se coucha tout contre lui et avec tendresse, commença à lui lécher sa plaie.

Tékoa fut ému. Jusqu’à ce jour, il ignorait que les bêtes, aussi sauvages soient-elles, étaient pourvues de sentiments. Il décida de dépecer le grizzli. La nuit tombait maintenant et quelques flocons de neige tourbillonnaient. Tékoa se dit qu’il valait mieux ne pas prendre le chemin du retour avant le matin. Avec quelques branchages, il alluma un feu. Puis il s’assit, se couvrit de la peau du grizzli et en fit griller quelques morceaux de chair. Le couple de loups toujours présent, se tenait un peu à l ‘écart, quand la louve se redressa et fixa le regard de l’homme. Tékoa comprit que la louve n’osait pas approcher de la carcasse du grizzli.

Sous les rayons de lune, on assista alors à un étrange spectacle. L’homme se mit à chanter et la louve lui répondit. Tous deux communiquèrent, pour la première fois. La louve dit qu’elle avait faim et l’homme la pria de se servir en viande, autant qu’elle en voulait. La louve approcha, déchira un morceau de chair de grizzli et le porta au loup blessé afin qu’il reprenne des forces.

Tékoa s’assoupit et rêva. Dans ses rêves, un loup lui parlait dans le langage Haïda. « Vivons en harmonie toi et moi, partageons nos territoires, ne nous chasse plus, et tes fils, et les fils de tes fils seront forts et braves, je te le promet ».

Au petit matin, le feu s’était éteint et le froid réveilla Tékoa. A ses pieds, la louve implorait. Le mâle avait perdu beaucoup de sang et la vie le quittait doucement. Comprenant la situation, Tékoa se mit en quête des plantes guérisseuses que sa tribu utilisait pour les blessures de chasse. Quand il les eût trouvées, il s’approcha du loup étendu. La louve était confiante et le laissa faire. Tékoa appliqua un cataplasme de plantes sur l’épaule arrachée du loup et lui fit un bandage de feuillages. Lorsqu’il eût terminé, le loup soudain, souleva l’une de ses pattes avant, et la posa sur l’avant-bras de Tékoa.

A ce contact, l’homme ressentit une brûlure ardente, mais il ne retira point son bras. Puis, il se releva, salua les loups et entreprit de retourner vers son campement. Son chemin fut léger et joyeux et il chanta tout le long. Dans le lointain, la louve répondait.

Depuis ce jour, les Haïdas ne chassèrent plus jamais les loups. On raconte qu’à chaque migration de la tribu, un couple de loups la suivait à bonne distance. L’un des deux boîtait.

Les enfants, assis en rond sur la peau de grizzli, écoutaient le vieil Indien, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Le conteur ralluma sa pipe, en tira une bouffée. Puis il retroussa une manche de son manteau et regarda l’heure à sa montre. Au-dessus du poignet, profondément ancrée dans sa chair, était marquée l’empreinte du loup.