Shehona

Shehona entamait la neuvième lune de sa grossesse. Comme le voulait la tradition Mohawk, elle devrait bientôt s’éloigner du camp, accompagnée de sa belle-mère et de la plus vieille femme de la tribu, pour mettre l’enfant au monde. Les trois femmes commençaient à préparer le tipi qui servirait à les abriter pendant trois semaines après l’accouchement. Elles y entassèrent plusieurs fourrures d’ours à même le sol et tendirent des peaux de caribou devant l’entrée, afin de se protéger du froid. L’hiver promettait d’être rude, la plaine s’était déjà parée de sa robe givrée et le blizzard menaçait.

Ce matin là, Shehona se sentait pleine de courage. Son ventre lourd ne la gênait aucunement et, se moquant des mises en garde des autres femmes, elle décida d’aller chercher du bois dans la forêt car les réserves diminuaient vite.
Elle se couvrit d’un long manteau de loutre, y logea une machette et son couteau de chasse. Puis elle détacha le traîneau qui servait à transporter le bois et les peaux de bêtes, empoigna les rênes par-dessus son épaule et commença à tirer…

Bientôt les bruits du campement s’éloignèrent et ce fut le silence impressionnant des séquoïas géants, alourdis de neige, étincelants de mille feux de glace. Shehona avait marché longtemps et s’était enfoncée au coeur de la forêt. Sur la terre gelée, le traineau pesait de plus en plus lourd et les rênes lui sciaient les épaules. Le soleil déclinait lentement et les ombres s’allongeaient. Il ne fallait plus tarder pour couper le bois.

A l’orée d’une clairière, elle aperçut enfin quelques branches accessibles et de jeunes arbustes. Elle s’arrêta, soulagée de se poser un moment.
Assise sur le traîneau pour reprendre souffle, elle contempla devant elle un séquoïa si  gigantesque qu’elle n’en distinguait pas le sommet. Ses racines, telles des hydres géantes, se courbaient, s’entrelaçaient, recouvraient le sol de tentacules poreuses. Curieusement, l’arbre était fendu en sa partie inférieure, formant une grotte profonde où aurait pu loger une tribu toute entière.

Admirative, Shehona sourit à l’arbre ; puis elle se leva pour accomplir sa tâche. Quand à ce moment, elle ressentit un coup de couteau au creux de ses reins et la douleur fulgurante la fit crier. Elle se soutînt de ses deux mains et respira profondément. L’enfant avait bougé dans son ventre, elle le sentait pointer un peu plus. La douleur se tut et Shehona se redressa. Ensuite, elle sortit sa machette et se dirigea vers les branches à couper. Mais à peine avait-elle entaillé un bois, que la douleur reprit de plus belle et se propagea tout autour de son bas-ventre qui se durcit, la clouant sur place, immobile.

Cette fois, la douleur dura un peu plus longtemps. La jeune femme haletait, son corps entier ruisselait d’une sueur glacée. Elle resserra sur elle son manteau de loutre et leva un regard implorant vers le séquoïa : »donne-moi un peu de ta force, je t’en prie, je dois rejoindre les femmes de ma tribu« …Puis elle ferma les yeux, s’adossa au tronc de l’arbre et finalement se laissa glisser à genoux pendant qu’un liquide chaud lui coulait le long des jambes…

Shehona n’eût pas d’autre choix que d’étendre son manteau sur le sol pour y recueillir l’enfant.  Son couteau de chasse serré entre les dents, elle poussa longuement…

La forêt muette retenait son souffle tandis qu’une meute s’approchait à pas feutrés…

Dans un ultime effort, l’enfant glissa sur le manteau de loutre, petite larve au milieu d’un étang. Shehona le recouvrit aussitôt de son corps pour qu’il n’ait pas froid. L’instant d’après, une nouvelle vague la submergea, évacua le placenta. Avec le couteau de chasse, Shehona coupa le cordon ombilical ; l’enfant gémit doucement.

Comme l’exigeait la tradition, le placenta devait être enterré. Shehona chercha du regard un espace nu où elle pourrait creuser. A quelques mètres de l’arbre, un carré de lichen lui sembla approprié. Alors elle enroula l’enfant dans le manteau, bien serré et le déposa au creux du séquoïa pour le protéger du froid. Puis, un peu déséquilibrée, elle emporta le placenta et s’éloigna..

Pendant ce temps, le couple de loups et deux louveteaux gris s’étaient rapprochés de leur tanière. A tour de rôle, ils reniflèrent le petit d’homme, tournèrent autour de lui. Le mâle restait discret, mais la louve soudainement, s’allongea tout contre le corps du bébé et commença à lui lécher le visage et les cheveux. Le loup recula, sortit du creux de l’arbre et fit le guet.

Après avoir enterré le placenta, Shehona se retourna. Elle aperçut l’animal devant sa tanière. Son sang se glaça. L’enfant, son enfant, séparé d’elle par le grand prédateur, prisonnier, peut-être déjà dévoré…Son instinct lui dicta de se faire humble, d’approcher très doucement, de parler au loup :

« Ô loup, qu’as-tu fait de mon petit ? Laisse-moi le prendre ! Regarde-moi, je suis vulnérable et je viens vers toi. »

Ce-disant, elle avançait prudemment, les jambes tremblantes et le souffle court. Le loup mâle ne bougeait pas ; son regard jaune se fit plus perçant, son poil se hérissa et il poussa un sourd grondement. Shehona s’arrêta un instant.

-« Ô loup, es-tu réel ? Es-tu le grand esprit du loup ? Si tu es réel, je te supplie de me laisser prendre mon enfant. Si tu es le grand esprit, j’implore ton pardon si je t’ai offensé. « 

A ce moment, la louve pointa le museau à l’entrée de la tanière. Shehona entendit les gémissements du bébé et remercia les dieux. Elle continua d’avancer et se trouva bientôt devant le mâle en alerte. Alors elle se coucha sur le sol, rampa vers le trou béant du creux de l’arbre. Les loups s’écartèrent pour la laisser entrer. Le bébé avait les yeux grand ouverts, son visage nettoyé de toute impureté. Une odeur fauve emplissait la tanière. La jeune femme saisit son enfant et le serra contre elle, soulagée et reconnaissante.

Le blizzard s’était levé, danger bien pire que les loups. Et dans la tanière il faisait chaud…

Lorque Shehona regagna sa tribu le lendemain, elle n’apportait pas de bois pour le feu. Son bébé solidement accroché à l’intérieur de son manteau, elle rayonnait de tout son être. Et dans la forêt de séquoïas, les loups se racontèrent l’histoire du petit d’homme…

La légende de Tékoa

Aux temps très anciens dans le grand nord canadien, bien avant que l’homme blanc y pose le pied, vivait le peuple Haïda. Nul ne connaissait l’origine de ce peuple nomade ; on raconte que leurs ancêtres d’Asie centrale, fuyant les hordes barbares, avaient traversé le détroit de Bering et s’étaient réfugiés sur le continent que l’on nomme aujourd’hui, Amérique. En parfaite harmonie avec la nature, ce peuple vivait de chasse et de pêche, parcourant les steppes et les forêts jusqu’aux confins du cercle arctique afin d’y faire commerce de fourrures. Leur chef s’appelait Teeye et son fils aîné, Tékoa.

Tékoa était jeune et vigoureux et il était temps pour lui de prendre femme. Pour cela, il lui fallait prouver sa bravoure. Teeye lui demanda de partir dans la forêt, de tuer un loup et d’en rapporter la peau. Ainsi seulement il pourrait choisir la plus belle fille de la tribu et fonder sa famille.

Un matin de printemps, Tekoa tailla des flèches, aiguisa son couteau de chasse, enfourcha son cheval et quitta le campement pour se diriger vers les montagnes, bien décidé à ramener son trophée. Sur la piste encore enneigée, il chercha des empreintes de loups. Quand le soleil commençait à descendre derrière les sapins, il en trouva enfin. Le coeur bondissant, il accéléra son allure et pénétra plus profondément dans la forêt. Les traces le conduisirent à une clairière parsemée de rochers et tapissée de lichens.

Tékoa se dit qu’une tanière ne devait pas se trouver loin et il inspecta chaque recoin de la clairière. Mais soudain, son cheval devînt nerveux et refusa d’avancer. Tékoa tendit l’oreille et scruta les ombres qui l’entouraient. Ce qu’il vît le cloua sur place. Un grizzli haut comme un arbre se dressait devant lui, menaçant, crachant, dodelinant furieusement de la tête. Le cheval se cabra et Tékoa avait peine à le maintenir. Finalement il se laisser tomber à terre et fit face au monstrueux animal, son couteau à la main. Le grizzli se rapprocha de l’homme, ouvrit une gueule béante et puante et agita ses pattes de devant aux griffes démesurées. Tékoa pensa que la mort l’attendait, il n’avait aucune chance de vaincre. L’espace d’un instant il pensa à son père Teeye et à au chagrin qu’il aurait.

Quand se produisit un fait inattendu. Des grognements surgirent de la forêt et deux loups bondirent sur le dos du grizzli. L’un l’attrapa à la gorge, l’autre referma sa gueule sur l’échine. Le grizzli, surpris, se retourna brusquement et délaissa sa première proie. Tékoa, tétanisé, recula de quelques mètres et observa le combat. Du sang gicla et la forêt trembla sous les cris et les hurlements des fauves. Le grizzli parvînt à se libérer de l’un des deux loups en le lacérant de ses griffes. Le loup fut éjecté, une épaule arrachée. Le second loup, toujours pendu à la gorge, montrait des signes de fatigue.

Alors Tékoa sortit la plus grande flèche de son carquois, tendit son arc en priant les dieux d’accompagner son geste. Les dieux l’écoutèrent et la flèche pénétra juste entre les deux yeux du grizzli, qui s’écroula lourdement.

Le silence se fit. La louve, libérée, se dirigea vers le loup à terre, ensanglanté. Tékoa se souvînt qu’il devait rapporter au camp, une peau de loup, mais il n’en avait pas le coeur. Les loups avait sauvé sa vie. Alors il se dit qu’une peau de grizzli serait bien plus appréciée encore et serait la preuve de sa bravoure. Il regarda le couple de loups, qui ne s’était pas éloigné. Le mâle se trouvait en piteux état, incapable de marcher. La louve, ignorant la promiscuité de l’homme, se coucha tout contre lui et avec tendresse, commença à lui lécher sa plaie.

Tékoa fut ému. Jusqu’à ce jour, il ignorait que les bêtes, aussi sauvages soient-elles, étaient pourvues de sentiments. Il décida de dépecer le grizzli. La nuit tombait maintenant et quelques flocons de neige tourbillonnaient. Tékoa se dit qu’il valait mieux ne pas prendre le chemin du retour avant le matin. Avec quelques branchages, il alluma un feu. Puis il s’assit, se couvrit de la peau du grizzli et en fit griller quelques morceaux de chair. Le couple de loups toujours présent, se tenait un peu à l ‘écart, quand la louve se redressa et fixa le regard de l’homme. Tékoa comprit que la louve n’osait pas approcher de la carcasse du grizzli.

Sous les rayons de lune, on assista alors à un étrange spectacle. L’homme se mit à chanter et la louve lui répondit. Tous deux communiquèrent, pour la première fois. La louve dit qu’elle avait faim et l’homme la pria de se servir en viande, autant qu’elle en voulait. La louve approcha, déchira un morceau de chair de grizzli et le porta au loup blessé afin qu’il reprenne des forces.

Tékoa s’assoupit et rêva. Dans ses rêves, un loup lui parlait dans le langage Haïda. « Vivons en harmonie toi et moi, partageons nos territoires, ne nous chasse plus, et tes fils, et les fils de tes fils seront forts et braves, je te le promet ».

Au petit matin, le feu s’était éteint et le froid réveilla Tékoa. A ses pieds, la louve implorait. Le mâle avait perdu beaucoup de sang et la vie le quittait doucement. Comprenant la situation, Tékoa se mit en quête des plantes guérisseuses que sa tribu utilisait pour les blessures de chasse. Quand il les eût trouvées, il s’approcha du loup étendu. La louve était confiante et le laissa faire. Tékoa appliqua un cataplasme de plantes sur l’épaule arrachée du loup et lui fit un bandage de feuillages. Lorsqu’il eût terminé, le loup soudain, souleva l’une de ses pattes avant, et la posa sur l’avant-bras de Tékoa.

A ce contact, l’homme ressentit une brûlure ardente, mais il ne retira point son bras. Puis, il se releva, salua les loups et entreprit de retourner vers son campement. Son chemin fut léger et joyeux et il chanta tout le long. Dans le lointain, la louve répondait.

Depuis ce jour, les Haïdas ne chassèrent plus jamais les loups. On raconte qu’à chaque migration de la tribu, un couple de loups la suivait à bonne distance. L’un des deux boîtait.

Les enfants, assis en rond sur la peau de grizzli, écoutaient le vieil Indien, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Le conteur ralluma sa pipe, en tira une bouffée. Puis il retroussa une manche de son manteau et regarda l’heure à sa montre. Au-dessus du poignet, profondément ancrée dans sa chair, était marquée l’empreinte du loup.