Le jour du loup

L’homme avait mal dormi. Sa nuit fut peuplée de rêves étranges et cauchemardesques, qui l’avaient réveillé plusieurs fois. Châteaux en ruines, raz de marée, tempêtes, forêts brûlées, déserts hostiles, vermine…et puis toujours cette incantation indienne qui le harcelait et le rendait fou.

Les premières lueurs de l’aube le trouvèrent épuisé dans son lit défait. Tout son corps semblait avoir combattu la nuit entière contre des ennemis invisibles. Il ouvrit les yeux sans chercher à se rendormir, s’enroula serré dans sa couverture, grelottant d’une fièvre soudaine. Il aurait voulu fuir la nuit, ouvrir les volets et respirer le jour nouveau, mais il n’en avait pas la force.

Il tenta malgré tout de poser un pied à terre. Ses jambes refusèrent d’obéir. Une chape de plomb l’écrasait et le clouait au lit. Inerte, il demeurait inerte. Sans comprendre, il commença à paniquer. Les battements de son coeur s’affolèrent.

Dans la pénombre de la chambre, il distingua peu à peu une ombre qui l’observait. Un vieil indien chantait tout bas en levant les bras et en tapant du pied, tout en le fixant d’un regard perçant. Il ne comprenait pas son langage mais eût la sensation que ce chant lui était destiné.

Une colère hargneuse le fit se redresser pour allumer la lampe, chasser cette apparition.  Mais dès qu’il esquissa le geste, un grondement sourd se fit entendre et une masse le repoussa violemment. Alors il vit l’énorme loup gris, couché sur son corps, de tout son long. Ses yeux jaunes lançant des flammes et ses crocs menaçants . L’indien tendit la main droite vers l’animal qui referma la gueule.

L’homme allongé se sentait pris au piège, impuissant. Des images traversèrent son esprit, comme en un film documentaire. Les montagnes et les vallées, les jardins et les falaises, puis le désert.

Ecrasé par le poids sur sa poitrine, il étouffait. Soudain le vieil indien chevaucha le loup et pénétra le corps de l’animal. Le loup se mit à parler le langage humain et demanda à l’homme de lui offrir son âme. L’homme trembla, épouvanté, incapable de la moindre réaction.

L’haleine fétide et sauvage de la bête s’approcha de son visage, de plus en plus près. Alors le loup colla sa gueule ouverte sur la bouche de l’homme et aspira profondément. L’homme suffoqua. Les images qui couraient dans sa tête s’estompèrent. Vaincu, il lâcha prise. Le loup engloutit l’âme et s’éleva en s’embrasant.

Quand les rayons du soleil inondèrent la pièce, un voisin qui passait par là, le vit, étendu sur son lit, les yeux grand ouverts, fixant le plafond. Le médecin conclut à une mort naturelle, mais personne ne s’expliqua la raison pour laquelle trois plumes d’aigle étaient plantés dans son crâne.

M.D. 2011

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La légende de Tékoa

Aux temps très anciens dans le grand nord canadien, bien avant que l’homme blanc y pose le pied, vivait le peuple Haïda. Nul ne connaissait l’origine de ce peuple nomade ; on raconte que leurs ancêtres d’Asie centrale, fuyant les hordes barbares, avaient traversé le détroit de Bering et s’étaient réfugiés sur le continent que l’on nomme aujourd’hui, Amérique. En parfaite harmonie avec la nature, ce peuple vivait de chasse et de pêche, parcourant les steppes et les forêts jusqu’aux confins du cercle arctique afin d’y faire commerce de fourrures. Leur chef s’appelait Teeye et son fils aîné, Tékoa.

Tékoa était jeune et vigoureux et il était temps pour lui de prendre femme. Pour cela, il lui fallait prouver sa bravoure. Teeye lui demanda de partir dans la forêt, de tuer un loup et d’en rapporter la peau. Ainsi seulement il pourrait choisir la plus belle fille de la tribu et fonder sa famille.

Un matin de printemps, Tekoa tailla des flèches, aiguisa son couteau de chasse, enfourcha son cheval et quitta le campement pour se diriger vers les montagnes, bien décidé à ramener son trophée. Sur la piste encore enneigée, il chercha des empreintes de loups. Quand le soleil commençait à descendre derrière les sapins, il en trouva enfin. Le coeur bondissant, il accéléra son allure et pénétra plus profondément dans la forêt. Les traces le conduisirent à une clairière parsemée de rochers et tapissée de lichens.

Tékoa se dit qu’une tanière ne devait pas se trouver loin et il inspecta chaque recoin de la clairière. Mais soudain, son cheval devînt nerveux et refusa d’avancer. Tékoa tendit l’oreille et scruta les ombres qui l’entouraient. Ce qu’il vît le cloua sur place. Un grizzli haut comme un arbre se dressait devant lui, menaçant, crachant, dodelinant furieusement de la tête. Le cheval se cabra et Tékoa avait peine à le maintenir. Finalement il se laisser tomber à terre et fit face au monstrueux animal, son couteau à la main. Le grizzli se rapprocha de l’homme, ouvrit une gueule béante et puante et agita ses pattes de devant aux griffes démesurées. Tékoa pensa que la mort l’attendait, il n’avait aucune chance de vaincre. L’espace d’un instant il pensa à son père Teeye et à au chagrin qu’il aurait.

Quand se produisit un fait inattendu. Des grognements surgirent de la forêt et deux loups bondirent sur le dos du grizzli. L’un l’attrapa à la gorge, l’autre referma sa gueule sur l’échine. Le grizzli, surpris, se retourna brusquement et délaissa sa première proie. Tékoa, tétanisé, recula de quelques mètres et observa le combat. Du sang gicla et la forêt trembla sous les cris et les hurlements des fauves. Le grizzli parvînt à se libérer de l’un des deux loups en le lacérant de ses griffes. Le loup fut éjecté, une épaule arrachée. Le second loup, toujours pendu à la gorge, montrait des signes de fatigue.

Alors Tékoa sortit la plus grande flèche de son carquois, tendit son arc en priant les dieux d’accompagner son geste. Les dieux l’écoutèrent et la flèche pénétra juste entre les deux yeux du grizzli, qui s’écroula lourdement.

Le silence se fit. La louve, libérée, se dirigea vers le loup à terre, ensanglanté. Tékoa se souvînt qu’il devait rapporter au camp, une peau de loup, mais il n’en avait pas le coeur. Les loups avait sauvé sa vie. Alors il se dit qu’une peau de grizzli serait bien plus appréciée encore et serait la preuve de sa bravoure. Il regarda le couple de loups, qui ne s’était pas éloigné. Le mâle se trouvait en piteux état, incapable de marcher. La louve, ignorant la promiscuité de l’homme, se coucha tout contre lui et avec tendresse, commença à lui lécher sa plaie.

Tékoa fut ému. Jusqu’à ce jour, il ignorait que les bêtes, aussi sauvages soient-elles, étaient pourvues de sentiments. Il décida de dépecer le grizzli. La nuit tombait maintenant et quelques flocons de neige tourbillonnaient. Tékoa se dit qu’il valait mieux ne pas prendre le chemin du retour avant le matin. Avec quelques branchages, il alluma un feu. Puis il s’assit, se couvrit de la peau du grizzli et en fit griller quelques morceaux de chair. Le couple de loups toujours présent, se tenait un peu à l ‘écart, quand la louve se redressa et fixa le regard de l’homme. Tékoa comprit que la louve n’osait pas approcher de la carcasse du grizzli.

Sous les rayons de lune, on assista alors à un étrange spectacle. L’homme se mit à chanter et la louve lui répondit. Tous deux communiquèrent, pour la première fois. La louve dit qu’elle avait faim et l’homme la pria de se servir en viande, autant qu’elle en voulait. La louve approcha, déchira un morceau de chair de grizzli et le porta au loup blessé afin qu’il reprenne des forces.

Tékoa s’assoupit et rêva. Dans ses rêves, un loup lui parlait dans le langage Haïda. « Vivons en harmonie toi et moi, partageons nos territoires, ne nous chasse plus, et tes fils, et les fils de tes fils seront forts et braves, je te le promet ».

Au petit matin, le feu s’était éteint et le froid réveilla Tékoa. A ses pieds, la louve implorait. Le mâle avait perdu beaucoup de sang et la vie le quittait doucement. Comprenant la situation, Tékoa se mit en quête des plantes guérisseuses que sa tribu utilisait pour les blessures de chasse. Quand il les eût trouvées, il s’approcha du loup étendu. La louve était confiante et le laissa faire. Tékoa appliqua un cataplasme de plantes sur l’épaule arrachée du loup et lui fit un bandage de feuillages. Lorsqu’il eût terminé, le loup soudain, souleva l’une de ses pattes avant, et la posa sur l’avant-bras de Tékoa.

A ce contact, l’homme ressentit une brûlure ardente, mais il ne retira point son bras. Puis, il se releva, salua les loups et entreprit de retourner vers son campement. Son chemin fut léger et joyeux et il chanta tout le long. Dans le lointain, la louve répondait.

Depuis ce jour, les Haïdas ne chassèrent plus jamais les loups. On raconte qu’à chaque migration de la tribu, un couple de loups la suivait à bonne distance. L’un des deux boîtait.

Les enfants, assis en rond sur la peau de grizzli, écoutaient le vieil Indien, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Le conteur ralluma sa pipe, en tira une bouffée. Puis il retroussa une manche de son manteau et regarda l’heure à sa montre. Au-dessus du poignet, profondément ancrée dans sa chair, était marquée l’empreinte du loup.