Pourquoi tant de haine ?

L’homme qui s’était approché à pas feutrés, l’avait flattée de la voix, caressée du regard.

Il était seul, elle était solitaire. Tous deux n’avaient rien à craindre l’un de l’autre.

Défiant ses peurs anciennes, la louve s’était attardée à contempler et à écouter cet être étrange qui lui parlait.

Peu à peu, elle s’approcha elle aussi, furtive, l’oeil interrogateur. L’homme semblait sans haine et la louve était affamée d’amour et d’amitié.

A quelques mètres, elle huma son odeur, hésita un instant. Puis, en signe de paix, elle s’allongea sur le sol glacé, en attente d’un signe réciproque .

L’homme souriait, déjà vainqueur, mais ne se coucha point. La louve se mit à chanter, espérant un écho.

Le sourire de l’homme se transforma en un rictus mauvais : « chante, ma belle, chante ! »

Puis il pointa son fusil sur sa proie qui le regardait, confiante.  Une lame de feu déchira le silence et troua le pelage argenté de la louve qui gémit.

Elle ne comprit pas immédiatement.

Meurtrie, éperdue, elle le regarda encore, implorante…Enfin, elle se souvînt de la hargne, de l’ignominie dont la meute l’avait mise en garde. Alors, dans un ultime effort elle se releva. Occultant la douleur de son corps et celle de son coeur, elle s’enfuit vers la forêt.

Les lames de feu continuèrent à cracher, mais elle était déjà loin, très loin.

Sur la neige, des gouttes écarlates formaient un point d’interrogation…

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La légende de Tékoa

Aux temps très anciens dans le grand nord canadien, bien avant que l’homme blanc y pose le pied, vivait le peuple Haïda. Nul ne connaissait l’origine de ce peuple nomade ; on raconte que leurs ancêtres d’Asie centrale, fuyant les hordes barbares, avaient traversé le détroit de Bering et s’étaient réfugiés sur le continent que l’on nomme aujourd’hui, Amérique. En parfaite harmonie avec la nature, ce peuple vivait de chasse et de pêche, parcourant les steppes et les forêts jusqu’aux confins du cercle arctique afin d’y faire commerce de fourrures. Leur chef s’appelait Teeye et son fils aîné, Tékoa.

Tékoa était jeune et vigoureux et il était temps pour lui de prendre femme. Pour cela, il lui fallait prouver sa bravoure. Teeye lui demanda de partir dans la forêt, de tuer un loup et d’en rapporter la peau. Ainsi seulement il pourrait choisir la plus belle fille de la tribu et fonder sa famille.

Un matin de printemps, Tekoa tailla des flèches, aiguisa son couteau de chasse, enfourcha son cheval et quitta le campement pour se diriger vers les montagnes, bien décidé à ramener son trophée. Sur la piste encore enneigée, il chercha des empreintes de loups. Quand le soleil commençait à descendre derrière les sapins, il en trouva enfin. Le coeur bondissant, il accéléra son allure et pénétra plus profondément dans la forêt. Les traces le conduisirent à une clairière parsemée de rochers et tapissée de lichens.

Tékoa se dit qu’une tanière ne devait pas se trouver loin et il inspecta chaque recoin de la clairière. Mais soudain, son cheval devînt nerveux et refusa d’avancer. Tékoa tendit l’oreille et scruta les ombres qui l’entouraient. Ce qu’il vît le cloua sur place. Un grizzli haut comme un arbre se dressait devant lui, menaçant, crachant, dodelinant furieusement de la tête. Le cheval se cabra et Tékoa avait peine à le maintenir. Finalement il se laisser tomber à terre et fit face au monstrueux animal, son couteau à la main. Le grizzli se rapprocha de l’homme, ouvrit une gueule béante et puante et agita ses pattes de devant aux griffes démesurées. Tékoa pensa que la mort l’attendait, il n’avait aucune chance de vaincre. L’espace d’un instant il pensa à son père Teeye et à au chagrin qu’il aurait.

Quand se produisit un fait inattendu. Des grognements surgirent de la forêt et deux loups bondirent sur le dos du grizzli. L’un l’attrapa à la gorge, l’autre referma sa gueule sur l’échine. Le grizzli, surpris, se retourna brusquement et délaissa sa première proie. Tékoa, tétanisé, recula de quelques mètres et observa le combat. Du sang gicla et la forêt trembla sous les cris et les hurlements des fauves. Le grizzli parvînt à se libérer de l’un des deux loups en le lacérant de ses griffes. Le loup fut éjecté, une épaule arrachée. Le second loup, toujours pendu à la gorge, montrait des signes de fatigue.

Alors Tékoa sortit la plus grande flèche de son carquois, tendit son arc en priant les dieux d’accompagner son geste. Les dieux l’écoutèrent et la flèche pénétra juste entre les deux yeux du grizzli, qui s’écroula lourdement.

Le silence se fit. La louve, libérée, se dirigea vers le loup à terre, ensanglanté. Tékoa se souvînt qu’il devait rapporter au camp, une peau de loup, mais il n’en avait pas le coeur. Les loups avait sauvé sa vie. Alors il se dit qu’une peau de grizzli serait bien plus appréciée encore et serait la preuve de sa bravoure. Il regarda le couple de loups, qui ne s’était pas éloigné. Le mâle se trouvait en piteux état, incapable de marcher. La louve, ignorant la promiscuité de l’homme, se coucha tout contre lui et avec tendresse, commença à lui lécher sa plaie.

Tékoa fut ému. Jusqu’à ce jour, il ignorait que les bêtes, aussi sauvages soient-elles, étaient pourvues de sentiments. Il décida de dépecer le grizzli. La nuit tombait maintenant et quelques flocons de neige tourbillonnaient. Tékoa se dit qu’il valait mieux ne pas prendre le chemin du retour avant le matin. Avec quelques branchages, il alluma un feu. Puis il s’assit, se couvrit de la peau du grizzli et en fit griller quelques morceaux de chair. Le couple de loups toujours présent, se tenait un peu à l ‘écart, quand la louve se redressa et fixa le regard de l’homme. Tékoa comprit que la louve n’osait pas approcher de la carcasse du grizzli.

Sous les rayons de lune, on assista alors à un étrange spectacle. L’homme se mit à chanter et la louve lui répondit. Tous deux communiquèrent, pour la première fois. La louve dit qu’elle avait faim et l’homme la pria de se servir en viande, autant qu’elle en voulait. La louve approcha, déchira un morceau de chair de grizzli et le porta au loup blessé afin qu’il reprenne des forces.

Tékoa s’assoupit et rêva. Dans ses rêves, un loup lui parlait dans le langage Haïda. « Vivons en harmonie toi et moi, partageons nos territoires, ne nous chasse plus, et tes fils, et les fils de tes fils seront forts et braves, je te le promet ».

Au petit matin, le feu s’était éteint et le froid réveilla Tékoa. A ses pieds, la louve implorait. Le mâle avait perdu beaucoup de sang et la vie le quittait doucement. Comprenant la situation, Tékoa se mit en quête des plantes guérisseuses que sa tribu utilisait pour les blessures de chasse. Quand il les eût trouvées, il s’approcha du loup étendu. La louve était confiante et le laissa faire. Tékoa appliqua un cataplasme de plantes sur l’épaule arrachée du loup et lui fit un bandage de feuillages. Lorsqu’il eût terminé, le loup soudain, souleva l’une de ses pattes avant, et la posa sur l’avant-bras de Tékoa.

A ce contact, l’homme ressentit une brûlure ardente, mais il ne retira point son bras. Puis, il se releva, salua les loups et entreprit de retourner vers son campement. Son chemin fut léger et joyeux et il chanta tout le long. Dans le lointain, la louve répondait.

Depuis ce jour, les Haïdas ne chassèrent plus jamais les loups. On raconte qu’à chaque migration de la tribu, un couple de loups la suivait à bonne distance. L’un des deux boîtait.

Les enfants, assis en rond sur la peau de grizzli, écoutaient le vieil Indien, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés. Le conteur ralluma sa pipe, en tira une bouffée. Puis il retroussa une manche de son manteau et regarda l’heure à sa montre. Au-dessus du poignet, profondément ancrée dans sa chair, était marquée l’empreinte du loup.

Les enfants de la nuit

Ecoutez-les chanter,

les enfants de la nuit !

Horde géante et silencieuse,

Ils ont longtemps marché

avec la lune leur amie.

Ecoutez-les chanter,

les enfants de la nuit !

Ombres furtives, reflets d’argent

Regards de flamme et crocs saillants

Ils se sont rassemblés.

Ecoutez-les chanter,

les enfants de la nuit !

Gorge déployée, pelage hérissé

Du fond de leurs entrailles

Une longue plainte s’élève.

Ecoutez-les chanter,

les enfants de la nuit !

Bravant nos peurs ancestrales

Ils hurlent notre désespoir

Dessous la lune leur amie.

M.D.

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